Ma pratique artistique s’inscrit dans une volonté de rendre perceptibles des subjectivités maintenues à la lisière du visible, des existences dont la présence est à la fois attestée et continuellement minorée par les régimes dominants de représentation. À travers le portrait — envisagé comme un dispositif critique plutôt que comme une simple transcription — je resserre progressivement le cadrage jusqu’à produire des formes de proximité presque intrusives. Peinture et sculpture deviennent ainsi des espaces de tension où s’élabore une image instable, en suspens. Je cherche à faire émerger une zone intermédiaire, un seuil où se rejouent les dynamiques de visibilité et d’effacement, de mémoire et d’oubli. Le portrait agit dès lors comme une forme de duplication altérée : une figure-jumeau. En tant que jumelle, cette question du double traverse profondément mon travail ; elle engage une réflexion sur la répétition, la variation et la disjonction, comme si chaque œuvre tentait de produire une présence autre, à la fois familière et irréductiblement étrangère.

Les figures que je convoque — personnes noires inscrites dans les traditions de la Nouvelle-Orléans, réfugiés, anciens combattants, individus traversés par des troubles psychiques, femmes artistes — ne relèvent pas d’une typologie mais d’une constellation d’expériences situées. Je m’attache moins à restituer une ressemblance qu’à capter des intensités affectives, des états de tension, des formes de vulnérabilité et de résistance. La matière picturale se fait alors vecteur d’une expressivité qui excède la simple figuration, tandis que la sculpture prolonge cette recherche en donnant corps à des présences à la fois incarnées et fragmentaires. Il s’agit de déplacer le regard, de le contraindre à s’attarder dans des zones d’indétermination où les identités ne se laissent pas fixer, mais apparaissent comme des processus en devenir, traversés par des récits multiples et parfois contradictoires.

Mon travail entre en résonance avec les approches d’Alice Neel, en ce qu’il interroge les constructions sociales et psychiques de l’identité. À l’instar de cette artiste, je considère le portrait comme un espace de négociation entre intériorité et projection, entre assignation et réinvention. Là où Alice Neel engage une frontalité empathique envers ses modèles, mon travail tente d’articuler une double dynamique : rendre visibles des présences marginalisées tout en mettant en crise les cadres mêmes de leur visibilité. Il en résulte des œuvres qui ne livrent pas une identité stable, mais ouvrent un champ de possibles, où le sujet se diffracte, se rejoue et se reconfigure dans une instabilité constitutive.